Trois septembre, c’est la rentrée.

Trois septembre 2018. Un matin comme les autres. Je me réveille péniblement, après avoir éteint mon réveil pour la quatrième fois. Caroline s’est déjà levée apparemment, sa place est vide, encore tiède. Dans quelques minutes, je pourrai utiliser la salle de bains. Quelle heure est-il au fait ? Huit heures. Je pourrais peut-être dormir encore un peu… Et puis non, pourquoi rester au lit ? Trop rien à y faire. Et des dossiers à traiter… une pile. Courage Patrick, ça ira mieux demain.

Une douche rapide, un jeans et une chemise et me voilà dans la cuisine. Caroline est déjà partie, elle devait avoir une réunion. Enfin, je crois. Je ne sais plus trop. On partage un petit appartement au centre de Liège mais c’est sans doute la seule chose qu’on partage encore. Je reviens tard, elle part tôt. Cela fait deux ans qu’on est ensemble mais j’ai l’impression que cela fait des mois que nos vies ont pris des chemins séparés. Quand on sortait encore de temps à autre en semaine pour un resto improvisé, elle me parlait souvent de la chambre de la petite, des soirées qu’on passerait sur la terrasse à regarder le chat courir dans le jardin, poursuivi par Clara, c’est le prénom qu’elle donnait à cette petite fille avec un noeud rouge dans les cheveux. Son regard pétillait autant que les bulles de l’apéritif. À chaque nouvelle scène de ce rêve éveillé, je lui serrais la main, de plus en plus fort, comme pour sceller un pacte. Une promesse.

Elle était encore étudiante en graphisme quand on a emménagé dans ce petit appartement. Je travaillais dans une banque, un horaire facile, rien de bien contraignant, de neuf à cinq comme on dit. Et puis tout s’est accéléré. Un ami m’a proposé de le rejoindre dans sa société, pour gérer sa comptabilité. Caroline a reçu une proposition de boulot dans une agence de communication. Les petits restos improvisés sont devenus de plus en plus rares. On a commencé à partager nos agendas pour mieux s’organiser. La chambre de Clara n’était plus au menu de nos discussions, pas plus que la terrasse côté sud. Il y avait bien le chat, qu’on avait recueilli tout penaud entre deux poubelles le lendemain de Noël. Jusqu’au jour où, lui aussi, avait disparu de nos vies, sans doute attiré par une autre gamelle.

Le bus a du retard. Heureusement il ne pleut pas. Quand j’étais gamin, j’adorais la rentrée. On voit souvent à la télévision des images de gosses la mine déconfite lors du premier jour de classe, pour beaucoup synonyme de rentrée des crasses. J’étais tout le contraire, je n’attendais que ça, avec impatience. Je me souviens des courses dans les jupes de maman. Je remplissais à ras bord le caddie de fournitures. Nouveaux crayons, nouveau plumier et, une année sur deux, nouveau cartable. C’était juste après les vacances, qu’on passait toujours au même endroit, en Provence, dans une jolie maison avec piscine. Je m’étais fait des amis dans le village. Même une petite amie, la première. J’avais à peine douze ans.

 

bus rentree delta 2018

 

Le trajet me semble plus court ce matin. Ça doit être le soleil, inattendu. On avait annoncé la drache nationale pour la rentrée. Fake news comme on dirait outre-Atlantique. Vincent fait grise mine.

–  Patrick, j’ai un truc à t’annoncer.

Je crains le pire… ce n’est pas son genre de prendre un air comme ça. Il semble au bord des larmes. Il est plutôt jovial en général, surtout le matin.

–  Je ne sais pas comment te le dire…

Et moi qui me disais que cette journée serait différente. La rentrée, jadis, c’était le temps des projets, de la découverte. Des nouveaux copains, de l’institutrice, souvent jolie, qui étrennait pour nous sa nouvelle robe à pois. Des nouveaux privilèges au fur et à mesure que je franchissais les paliers du grand jeu de l’école. Mais là, Vincent, planté devant moi avec une tête de zombie n’a rien de l’institutrice de mes dix ans. J’aurais du rester au lit, lui envoyer un SMS, simuler une migraine ou une fièvre carabinée. Juste pour éviter de devoir affronter la vérité.

– Lâche le morceau, qu’est-ce qui se passe ?

– On a gagné !

Le con. Je suis tombé dans le panneau. On vient de remporter un nouveau marché. Une commande de dix mille pulls personnalisés pour une série d’universités en Allemagne. Cela faisait plus de trois mois qu’on attendait la réponse.

– On sort déjeuner ce midi pour fêter ça ? me propose alors Vincent.

– D’accord, c’est toi qui choisis le resto !

Trois appels en absence. C’est Caroline. Bizarre, elle ne m’appelle jamais. Ou rarement. Au début, on s’envoyait des mots doux, plusieurs fois par jour, sans autre raison que l’envie de s’écrire. Mais notre emploi du temps avait vite eu raison de ces petites attentions. Que me veut-elle, tout à coup ? J’ai comme un mauvais pressentiment.

– Tu as voulu m’appeler ?

– Oui, mais tu ne décrochais pas. J’ai un truc à te dire.

– …

– Tu sais, quand on avait l’habitude de sortir en semaine, tous les deux, avant que tu rejoignes Vincent et que je commence chez Julie, on avait parlé d’un truc, à plusieurs reprises. Tu te souviens ?

– Tu es.. ?

– Non, malheureusement, ce n’est pas pour tout de suite. Pour ça, il faudrait qu’on se voie un peu plus…

– Je me le disais justement, ce matin, en prenant tout seul mon café dans la cuisine.

– Désolée… j’avais vu une annonce sur internet. Je suis partie tôt pour aller vérifier de mes propres yeux. Et je l’ai vue, cette vallée.

– Avec le petit ruisseau en contrebas ? Et le verger, juste de l’autre côté ?

– Oui. Et le chat qui sautait d’une rive à l’autre, sans se mouiller.

– Et Clara le poursuivait ?

– À toute allure !

J’ai dit à Vincent qu’on reportait le resto au lendemain, que j’avais un truc à régler avec Caroline. Ce ne serait pas long.

– Rien de grave ?

– Aussi grave que ton annonce ! Je t’appelle dès que je suis sur le chemin du retour.

On s’est retrouvés rue d’Aywaille à Sprimont, c’était l’adresse du bureau de la société dont un panneau bordait le terrain repéré en cachette par Caroline: Delta Constructions. L’assistante de direction, Cyrielle nous a accueillis avec un bon café serré et quelques pralines. Elle nous a présenté Surya, l’un des patrons. Quelle énergie ! Le courant est tout de suite bien passé entre nous. Cela fait longtemps que je n’avais pas vu Caroline afficher un tel sourire. Dès la première réunion, on a discuté des plans de notre future maison, de son orientation, vers la vallée bien sûr et de la terrasse, côté sud.  J’ai pris la main de Caro, comme au resto. Pour passer du rêve à la réalité, il n’y avait plus qu’à apposer une signature sur le projet que nous recevrions bientôt.

On est revenus à l’appartement. J’ai envoyé un SMS à Vincent pour lui dire que je prenais l’après-midi. Caro a appelé Julie. Puis on a éteint nos smartphones. On a fermé les rideaux. Et devinez qui frottait son museau à la fenêtre, en ronronnant ? On ne l’avait plus vu depuis des mois. Ne manquait plus que Clara…

 

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